« Ici, chez nous, parler de l'hygiène menstruelle est un tabou : nous devons briser le silence et sauver des vies. » Ursula KISIMBA, originaire de Lubumbashi, entrepreneure, CEO de UPK Import et Services, fondatrice et coordinatrice de la Ubuntu Solidarity Foundation (USF) et ambassadrice Research'HEALTH, résume ainsi l'enjeu de cet entretien recueilli par Aurélie BUKUMBABU et Élisée KITEMI.
1. HYGIÈNE MENSTRUELLE : ENJEUX !
- 1 fille sur 10 en Afrique subsaharienne manque l'école pendant ses règles, soit jusqu'à 20 % de l'année scolaire UNESCO / World Bank.
- En avril 2020, 66 % des filles déclaraient ne pas avoir les moyens d'acheter des produits menstruels ONU Femmes.
- À Kisangani, seules 11 % des adolescentes ont de bonnes connaissances sur l'hygiène menstruelle, et 12,3 % de bonnes pratiques Pan African Medical Journal, 2025.
- 81,6 % des adolescentes interrogées à Kisangani ont vécu leurs premières règles avec une attitude défavorable (choc, honte, inquiétude) Pan African Medical Journal, 2025.
- L'âge moyen des premières règles dans cette étude : 12,8 ans Pan African Medical Journal, 2025.
- 73 % des utilisatrices de coupes menstruelles souhaitent continuer à en utiliser, sans effet néfaste sur la flore vaginale The Lancet Public Health, 2019.
2. SANTÉ MENSTRUELLE
« Les règles sont des écoulements de sang par le canal vaginal qui surviennent chaque mois chez une femme. » Rappelle Ursula KISIMBA.
Par définition, les règles correspondent à l'élimination de la muqueuse utérine (l'endomètre) lorsqu'aucune grossesse ne survient, selon un cycle d'environ 28 jours et d'une durée de saignement de 3 à 5 jours en moyenne UNICEF RDC.
L'Organisation mondiale de la Santé va plus loin et parle aujourd'hui non plus seulement d'« hygiène » mais de santé menstruelle, définie comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et non simplement l'absence de maladie ou d'infirmité, en lien avec le cycle menstruel » OMS / Hennegan et al., 2021. Autrement dit : avoir ses règles dans la dignité ne relève pas du confort, mais de la santé publique et des droits humains. Or une fille sur dix en Afrique subsaharienne manque l'école pendant ses règles, soit jusqu'à 20 % de l'année scolaire UNESCO / Banque mondiale.
3. HYGIÈNE MENSTRUELLE : UN TABOU ?
Elle-même dit n'en avoir entendu parler pour la première fois qu'en 6ᵉ primaire, dans un cours d'éducation à la vie. Ni sa mère ni son entourage n'avaient abordé le sujet avant. Ce silence familial a un coût mesurable : dans une étude menée à Kisangani, seules 11 % des adolescentes avaient de bonnes connaissances sur l'hygiène menstruelle et 81,6 % avaient vécu leurs premières règles avec une attitude défavorable Pan African Medical Journal, 2025. « Même dans les familles, les mamans ont du mal à aborder ce sujet avec leurs filles », confirme-t-elle.
4. ÉDUCATION MENSTRUELLE
De son expérience, Ursula KISIMBA tire des conseils concrets : changer sa protection régulièrement, soit toutes les 3 à 4 heures pour une serviette et jamais plus de 6 heures pour un tampon, se laver deux fois par jour à l'eau claire et porter des sous-vêtements en coton CDC – Healthy Habits: Menstrual Hygiene, 2024. Elle insiste sur le lavage du linge menstruel au savon suivi d'un séchage en plein soleil, et non à l'ombre : le séchage à l'ombre augmente le risque de candidose et de vaginose bactérienne Anaba et al., 2022.
Elle s'inquiète enfin de l'automédication : les antibiotiques pris « pour prévenir » les infections sont à écarter, car ils alimentent la résistance antimicrobienne OMS AFRO.
Sa priorité reste claire : « faire une sensibilisation dans notre communauté », car même les adultes manquent d'informations et certaines pratiques héritées des grands-mères sont dangereuses pour la santé. Aux jeunes filles qui ont leurs premières règles, elle adresse un conseil simple : en parler à leur maman, leur grande sœur ou leur tante ; la mère restant la première source d'information de 63,6 % des adolescentes Pan African Medical Journal, 2025. Un appel qui rejoint les données : l'information sauve des vies, le silence les expose.
LES BONS RÉFLEXES : PREMIÈRES RÈGLES
(CDC)
- Ce n'est pas sale, c'est normal. C'est ton corps qui fonctionne.
- Change de protection souvent. Serviette : toutes les 3-4h. Tampon : max 6h
- Lave-toi à l'eau claire, dehors seulement. Pas de savon parfumé à l'intérieur.
- Porte du coton. Ample et respirant.
- Lave tes linges au savon et sèche-les au soleil. Le soleil désinfecte.
- Lave tes mains avant et après chaque changement.
- Bois de l'eau et note tes dates. Ton cycle parle de ta santé.
- Parle. Si douleur forte, saignement très abondant, démangeaisons ou mauvaise odeur, consulte.
À bannir pour une bonne hygiène menstruelle :
1. Garder une serviette « jusqu'à ce qu'elle soit pleine » – changez-la à intervalles réguliers, même si le flux est léger CDC.
2. Se faire des douches vaginales – le vagin est un organe auto-nettoyant ; modifier son pH naturel par des lavements ou des produits chimiques est nocif et peut provoquer mycoses ou vaginose bactérienne CDC.
3. Utiliser des produits parfumés (serviettes, papier, sprays intimes) – ils irritent la peau et perturbent l'équilibre naturel CDC.
4. Prendre des antibiotiques sans prescription « pour se protéger » – cela alimente la résistance antimicrobienne OMS AFRO.
5. Sécher le linge menstruel à l'ombre ou à l'intérieur – risque accru d'infections Anaba et al., 2022.
Une bonne hygiène menstruelle, selon la communauté scientifique, qui parle de gestion de l'hygiène menstruelle (GHM) : c'est l'ensemble des pratiques, des produits et des infrastructures (eau, savon, toilettes propres et privées) permettant de vivre ses règles proprement et dignement UNICEF RDC. A-t-elle conclu.
Le 28 mai de chaque année, la Journée mondiale de l'hygiène menstruelle rappelle que l'accès aux produits, à l'éducation et aux infrastructures n'est pas un privilège CDC. À Lubumbashi comme ailleurs, chaque conversation qui brise le silence est un pas vers moins d'infections, moins d'absentéisme scolaire et plus de dignité.
Comme le dit Ursula KISIMBA : « Nous devons briser le silence et sauver des vies. »
NOTE DE LA RÉDACTION :
Aurélie BUKUMBABU est médecin stagiaire à l'Université de Lubumbashi et rédactrice médicale chez Research'HEALTH.
© Pour LubumbashiPost, par Élisée KITEMI (Rédaction)
NOS SOURCES SCIENTIFIQUES :
1. Propos recueillis par Aurélie BUKUMBABU et Élisée KITEMI auprès d'Ursula KISIMBA, ambassadrice Research'HEALTH à Lubumbashi (septembre 2026)
2. UNICEF RDC – Étude sur la gestion de l'hygiène menstruelle : pratiques, perceptions et barrières, décembre 2018.
3. van Eijk A. M. et al. – Menstrual cup use, leakage, acceptability, safety, and availability, The Lancet Public Health, 2019.
4. Anaba E. A. et al. – Use of reusable menstrual management materials and associated factors, 2022.
5. CDC – Healthy Habits: Menstrual Hygiene, 2024.
6. Healthline (d'après les recommandations de l'ACOG) – How Often Should You Change Your Pad?
7. OMS AFRO – Résistez à la RAM (résistance aux antimicrobiens).
8. ONU Femmes – La précarité menstruelle : pourquoi des millions de filles et de femmes n'ont pas les moyens d'avoir leurs règles.
9. UNESCO / World Bank – Globally, periods are causing girls to be absent from school.